Provocation artistique : quelles sont les limites ?

Piotr Pavlenski, Bouche cousue (2012)
Crédits : Piotr Pavlenski
Sources : France Culture

Depuis quelques jours, les médias parlent régulièrement du jugement de l’artiste russe Piotr Pavlenski, accusé d’avoir diffusé une vidéo intime du politique Benjamin Griveaux. Candidat LREM à la mairie de Paris, ce dernier dut renoncer à sa campagne suite au scandale de la vidéo, portant atteinte à sa vie privée et familiale. Piotr Pavlenski revendique sans problème la diffusion de cette vidéo qu’il juge « révélatrice des mécanismes du pouvoir ».
Mais pour cela, a-t-on réellement besoin de porter atteinte à la vie privée d’autrui ? L’art serait donc une arme de destruction, et non un moyen réfléchi de dénoncer quelque chose ? Plusieurs personnes sont venues demander l’avis de La Palette Dorée à ce sujet. Voici la réponse.

(Nous tenons à préciser que cet article ne tient absolument pas compte des étiquettes ou orientations politiques)

Non, ce n’est pas de l’art ! Un artiste a beau se revendiquer activiste provocateur ou pacifiste, à partir du moment où la limite du respect d’autrui est franchie, il n’y a plus d’art ni de réflexion fiable.

Dans une interview au sujet de la vidéo sur Benjamin Griveaux, Pavlenski porte fièrement son statut d’auteur des faits, et affirme que sa démarche est la première d’une longue série. « Je pense que c’est juste. Benjamin Griveaux doit être clair. Mon objectif est de dénoncer le puritanisme en politique et l’hypocrisie des responsables […] Pour moi, il est hypocrite. Il utilise en permanence sa famille, sa femme, ses enfants pour son image publique alors qu’il fait tout le contraire. Je pense qu’une personne qui commande doit être claire« .
Il affirme également continuer l’activité de son site internet utilisé pour la diffusion de la vidéo: « l’activité de mon site ne fait que commencer. Les responsables politiques doivent être honnêtes […] Notre objectif a été atteint avec Benjamin Griveaux et nous allons continuer« . (sources LCI). Il y aura donc d’autres victimes ? Et ou est le rapport artistique dans ses propos ?

Pourtant, le travail de Piotr Pavlenski n’a pas toujours été aussi dérangeant. En 2012, il réalisa sa première performance lors du procès du collectif russe Pussy Riot, groupe de femmes activistes se battant pour le droit des femmes en Russie. Pour manifester son désaccord et dénoncer l’absence de liberté d’expression de certains artistes en Russie, Pavlenski se cousit complètement la bouche (Bouche cousue, 2012). Il affirma qu’il voulait mettre en évidence le manque de respect pour les artistes en Russie. « Mon intention n’était pas de surprendre qui que ce soit ou de proposer quelque chose d’inhabituel. Je pensais plutôt que je devais faire un geste qui refléterait fidèlement ma situation« . L’artiste mettait donc son corps en danger pour provoquer et dénoncer un point sensible, empêchant certains artistes de faire leur travail et de s’exprimer. L’Art était donc utilisé pour défendre les droits des artistes en Russie contre certains politiques.

Cela ne date pas d’hier que les dérives de l’art dit de la Performance (champ artistique qui regroupe plusieurs expressions artistiques), souvent activistes, où se confondent l’art et la vie, déraillent.

Dans les années 60, l’artiste allemand Joseph Beuys (membre du groupe artistique et activiste Fluxus) réalisa des performances dites chamaniques. Défendant un concept élargi de l’art et sculpture sociale, Joseph Beuys observa les articulations entre Art et Société, jouant notamment avec l’impact sociopolitique de la personnalité de l’artiste. L’entrée de cet artiste sur la scène artistique aspira à transformer le monde en scène, l’art en message, le langage symbolique en communication.

Dans « I Like America and America Likes Me » (1974), l’artiste réalisa à la galerie René Block à New York une performance qui commença et se termina à Düsseldorf en Allemagne. À l’aller comme au retour, Beuys fut transporté entre son domicile et l’aéroport en ambulance, emmitouflé dans une couverture en feutre qu’il ne quittera pas pendant tout le voyage. Arrivé à l’aéroport JFK, Beuys était toujours enveloppé dans son étoffe en feutre, car, a-t-il déclaré, « je ne veux pas voir l’Amérique et désire être isolé du monde extérieur« . Il fut ensuite embarqué dans une ambulance, sans mettre le pied au sol, refusant de poser un pied aux États-Unis tant que durerait la guerre du Viêt Nam, et fut conduit à la galerie. Dans une des salles, il passera plusieurs jours seul, en compagnie d’un coyote capturé dans le désert du Texas et appelé « Petit Jean ».

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Joseph Beuys « I Like America and America Likes Me » (1974)

Au cours de l’action, tel un berger avec son bâton enveloppé dans sa cape, l’artiste joue avec le coyote qui déchire la cape. Le coyote, initialement effrayé et agressif, gagneaprogressivement en confiance et finit par établir une relation avec l’humain. Joseph Beuys déclara au sujet de sa performance « Pourquoi travailler avec des animaux pour exprimer des pouvoirs invisibles ? […] Quand j’essaie de parler à des êtres spirituels, cela soulève la question de savoir si nous pouvons aussi parler aux êtres supérieurs, ces divinités et les esprits élémentaires […]  L’esprit du coyote est si puissant que personne ne comprend ce qu’il peut signifier pour l’avenir de l’humanité. […] Je pense avoir eu un contact avec le point psychologiquement sensible de la distribution d’énergie aux États-Unis : le traumatisme américain avec les Indiens et le ‘Red Man’. On pourrait dire qu’il y a encore une dette à payer avec le coyote, et alors seulement ce traumatisme pourra être inversé ».

De l’autre côté du globe, un artiste contemporain chinois fut aussi sujet de débats, au point d’être expulsé de son pays d’origine. Il s’agit d’Ai Weiwei. Artiste majeur de la scène artistique indépendante chinois, il est connu internationalement pour son art à la fois provocateur et politique. Il est également la figure de l’opposition au pouvoir communiste chinois et l’emblème de la liberté d’expression en Chine, et critiqua ouvertement la position du gouvernement chinois sur la démocratie et les droits de l’homme.

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Ai Weiwei, Study of perspective (1995) Crédits Photos : © Ai Weiwei

Faire un doigt d’honneur sur la place Tian’amen ? Il fallait oser ! Cette série de doigts d’honneur photographiés à des endroits spécifiques et la plus connue de l’artiste chinois. Sous un titre ironique, ce travail commença directement sur la place Tian’amen. Sur aucun cliché l’artiste ne se montre, à part son bras tendu, adressant un ferme doigt d’honneur à de nombreux bâtiments emblématiques à travers le monde, tous choisis pour leur incarnation du pouvoir ou de la culture. Par ce geste à la fois comique et provocateur, Ai Weiwei exprime son rejet des icônes et des valeurs établies (Sources : Beaux-Arts Magazine). Il fut arrêté en 2011 suite à une vague de répression des autorités chinoises. Son arrestation fut largement relayée par les médias occidentaux et constitua « un événement particulièrement démoralisant et inquiétant pour ceux qui, en Chine comme à l’étranger, voyaient en lui l’un des rares individus assez audacieux pour critiquer autrement le régime » (sources Ai Weiwei : histoire d’une arrestation de Baranby Martin, Globe, 2016). Après avoir été privé de visa pendant quatre ans, il se rendit en  à Munich en Allemagne pour y retrouver son fils. Il vit et travaille actuellement à Berlin.

D’autres artistes comme le groupe des Pussy Riot utilisèrent également la Performance pour dénoncer un mauvais message. Formé en 2011, le collectif organisa à Moscou des performances artistiques non autorisées pour promouvoir les droits des femmes en Russie. À la suite d’une exhibition jugée profanatoire (« prière punk ») dans une église orthodoxe, trois d’entre elles sont condamnées le  à deux ans d’emprisonnement et en camp de travail pour vandalisme et incitation à la haine religieuse. Piotr Pavlenski fit partie des artistes contestataires de cette condamnation. Leurs tenues habituelles sont constituées de robes légères et de collants, et leurs visages sont cachés par des cagoules colorées.

 

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Pussy Riot le 20 Janvier 2012 en concert sur la Place Rouge de Moscou, Russie (Denis Sinyakov/Reuters. Source : Les Inrockuptibles)

Après ces quelques références, revenons à Piotr Pavlenski. En comparaison à ces performances, nous pouvons constater qu’aucun de ces artistes ou collectifs n’attaquent de manière ciblée une personnalité politique ou religieuse, au point de souiller sa vie intime et familiale. Leurs travaux tournent essentiellement autour d’une idée politique ou sociale qu’ils aimeraient voir changer ou évoluer. Les manifestations restent centrées sur une idée générale, et non sur un individu. Et pourtant, Piotr Pavlenski revendique son geste comme artistique.

En conclusion, Piotr Pavlenski n’avait-il pas moyen de véhiculer son idée d’une autre manière, comme il a pu faire au procès des Pussy Riot ? Qui plus est dans un pays qui lui a accordé l’asile politique suite à l’expulsion de son pays d’origine, comme le fut Ai Weiwei ? Simplement dénoncer l’hypocrisie d’un ou plusieurs individus ciblés n’est pour La Palette Dorée pas de l’Art.

 

Article écrit par Sophie Mahon

 

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