L’Art Contemporain entretient ou dénonce-t-il l’image du Communisme ?

Ci-contre : Kimiko Yoshida « The Mao Brides »
(Polyptyque, détail), auto-portrait, 2008-2009
Photographie en couleur de type C montée sur de l’acrylique et de l’aluminium
47 x 47 Inches. Edition # 4/4. Documents signés accompagnant les photographies

Par Sophie Mahon

Le Communisme. Un bien grand mot pour désigner beaucoup de choses. Un sujet bien délicat, autant pour son histoire et sa place politique que pour le nombre de choses à dire à son sujet. Choisissons-en un bien défini : le Communisme dans l’Art Contemporain.

Il n’a échappé à personne que depuis la chute du Communisme, l’Art Contemporain subit le déclin des idéologies du moderne (dans les années 1960, puis à partir de 1991 avec la fin de l’URSS). Il se fonde sur de nouveaux comportements comme un renouveau stylistique, brassages artistiques, origines diverses, mode d’approche de la réalité. La pensée post-moderniste a formulé la plupart des problématiques inhérentes à l’Art Contemporain, affranchi des courants idéologiques, sans toutefois empêcher des artistes engagés de critiquer les abus politiques ou idéologiques.

Aujourd’hui, l’artiste se sert de son art comme d’un instrument de médiatisation, et en invente de nouveaux. Il se base sur la culture historique, lit, visite, comprend, cherche, se spécialise, focalise son sujet et dépasse ce qui a été fait. Il prend position parfois, se veut démonstratif ou choquant, en tout cas il cherche la médiatisation.

Les pays qui se dégagent le plus dans cet mouvance sont évidemment la Chine et la Russie. Cependant il faut bien distinguer ces deux pays, si l’on veut continuer dans notre réflexion. La République Populaire de Chine est dirigée par le Parti Communiste Chinois depuis son accession au pouvoir en 1949 (en chinois simplifié : 中国共产党 ; et chinois traditionnel : 中國共産黨, Zhōngguó Gòngchǎndǎng) . Depuis 2015, le parti compte plus de 80 millions d’adhérents, soit le plus grand parti du monde. La Russie quant à elle, est dirigée depuis 2002 par le Parti Russie Unie (en russe ‘Единая Россия’, Iédinaïa Rossiïa).

Maintenant que le contexte politique actuel est posé, continuons sur cette question sur l’Art Contemporain et le Communisme. Je prendrai exemple sur des artistes mondialement connus, afin de ne pas nous éparpiller. Et vous allez voir que la nationalité de l’artiste, ses origines, et l’histoire de son pays jouent beaucoup.

Depuis quelques années, nous voyons dans les médias, les ventes aux enchères, foires, salons, expositions un très grand nombre d’oeuvres à caractère communiste. Le nom de Ai Weiwei vous parle-t-il ? Souvent mentionné sur mon site HASHT-ART, cet artiste a souvent fait la une de la presse chinoise et mondiale. Considéré comme la « bête noire » du Régime Communiste, le travail de Ai Weiwei mêle art et militantisme. L’artiste conçoit l’art qu’il produit avant tout comme un moyen de contester un régime qu’il ne supporte plus. Aujourd’hui, le modèle chinois est de plus en plus contesté de l’intérieur notamment à cause des conséquences sociales de l’ouverture à l’économie capitaliste. Les disparités de richesses sont grandissantes et mettent en péril l’idéal communiste du régime. Malgré la censure, Ai Weiwei utilise massivement Internet dans la diffusion de son art contestataire. Aujourd’hui, Ai Weiwei n’est plus autorisé à quitter Pékin à cause de ses oeuvres contestataires un peu trop médiatisées. En 2000, il réalise la série de photographies « Fuck Off », avec des doigts d’honneur dressés par exemple, contre la Cité interdite, irrespect suprême de l’autorité, de toutes les autorités. Ici, ce doigt est dirigé vers la porte de la paix céleste, au cœur de Pékin, sur laquelle trône toujours le portrait de Mao Zedong.

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Ai Weiwei. Série « Fuck Off ». Le « doigt d’honneur » à Mao : « Etude de perspective : Tiananmen, 1995-2003 »

Une autre artiste utilise l’image du Communisme dans son art : l’artiste japonaise Kimiko Yoshida. Son travail tourne essentiellement autour d’autoportraits. « La transformation m’apparaît comme la valeur ultime de l’art» dit-elle. Son oeuvre est un véritable périple à travers les cultures, les ethnies, les époques, et consiste en une multitude d’autoportraits monochromes, soulignant la complexité identitaire. Dans sa série photographique « The Mao Bride » de 2009, l’artiste se représente en garde rouge, mouvement fondé par Mao Zedong. Ici il est donc plus question d’image et d’identité que de dénonciation, à la différence d’Ai Weiwei plus haut. Kimiko Yoshida expose purement et simplement l’image du Communisme, en utilisant des noms et des symboles parlant du Parti. L’idée de mariée peut aussi ajouter une touche de romantisme, légèreté, voire de fidélité. Ce qui rendrait son oeuvre moins agressive. Une démarche propre à Kimiko Yoshida, qui devient ainsi sa signature.

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Kimiko Yoshida « The Mao Bride » (Red Guard Blue holding the Little Red Book), 2010. Courtesy M.I.A. Gallery

Du côté asiatique, nous pouvons nommer aussi l’artiste chinois Zeng Fanzhi. Dans le Marché de l’art, il est l’un des artistes les mieux vendus ces dix dernières années. Zeng Fanzhi rend au communisme ce que celui-ci lui a donné. La notoriété personnelle et la richesse qui ne se cachent plus. L’oeuvre la plus parlante est « La Cène », réalisée en 2001. Ce tableau, reprenant les codes visuels de « La Cène » de Léonard de Vinci, représente le chef des pionniers entouré de ses 12 disciples, jeunes pionniers du Parti Communiste Chinois, un foulard rouge au cou (donné aux écoliers méritant en Chine) et un masque sur le visage, en train de manger une pastèque. Dans cette composition, Judas, « porte une cravate dorée, qui évoque le pouvoir de l’argent, le capitalisme », explique Zeng Fanzhi. D’aucuns le lisent comme une trahison du communisme corrompu par le pouvoir de l’argent.

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Zeng Fanzhi « La Cène – The last supper », 2001. Huile sur toile.

Zeng Fanzhi est l’exemple même de l’artiste chinois qui a reçu ce que nous appelons une « formation communiste« . Ce serait grâce au Communisme lui-même que la peinture à l’huile, longtemps inconnue en Chine obtient aujourd’hui ce succès mondial. Ces peintres qui explosent les cotations sont en effet des héritiers du modèle soviétique. Les écoles d’art de la Chine communiste ont été réformées dans les années 1950 selon la doctrine soviétique du réalisme socialiste. Selon l’historien Philippe Dagen (petit clin d’oeil à mon ancien professeur de La Sorbonne NDLR), les étudiants formés à cette époque ont donc adopté le système éducatif et les modèles figuratifs du ‘pays frère’. Ainsi l’a voulu Mao Zedong  : « La littérature et l’art révolutionnaires sont donc le produit du reflet de la vie du peuple dans le cerveau de l’écrivain ou de l’artiste révolutionnaire, explique l’historien de l’art. « La vie du peuple est toujours une mine de matériaux pour la littérature et l’art, matériaux à l’état naturel, non travaillés, mais qui sont en revanche ce qu’il y a de plus vivant, de plus riche, d’essentiel ». Dans la Chine capitaliste du XXIème, Pia Cooper, spécialiste chez Artcurial note que « les Chinois ont envie que plusieurs de leurs artistes atteignent le million de dollars. C’est pour eux une question de fierté nationale ». Cependant, certains artistes contemporains chinois comme Ai Weiwei, vous l’aurez compris précédemment, ne sont pas issus de cette formation et ne partagent pas les mêmes convictions et fiertés, se positionnant alors contre le Régime Communiste Chinois. Ce qui expliquent les soucis qu’ils ont eu avec le Gouvernement chinois.

Mais assez parlé de l’Asie. Allons maintenant dans une autre région du Monde bien connue pour son histoire communiste, soit celle qui inspirera toutes les autres : La Russie (ex URSS). L’Histoire de l’art communiste en Russie est surtout connue avant la chute de l’Union Soviétique. Nous allons donc nous intéresser à cette période. Cette période est celle du « Réalisme Socialiste Soviétique« . Le Réalisme Socialiste Soviétique est un courant artistique général choisi par le système communiste pour représenter de manière « exemplaire », la « réalité sociale des classes populaires, des travailleurs, des militants et des combattants » des pays concernés. Telle que le régime la concevait en accord avec les principes marxistes-léninistes. Les autres courants artistiques étaient considérés comme « dégénérés ». Tout comme avec Mao Zedong en Chine, l’Art au service du Communisme avaient ses codes bien définis. De ce courant général découle alors d’autres courants artistiques, dont les principaux sont le Futurisme et le Constructivisme.

Le Futurisme russe, est un courant dont les artistes se rangent du côté du Parti bolchevik (renommé Parti Communiste en 1918). Le jeune gouvernement bolchevik s’intéresse à ce groupe de jeunes artistes déterminés et enthousiastes, ce qui génère des adhésions parmi de jeunes artistes qui n’hésitent pas à «marxiser» leur point de vue sur l’Art. l’Art «du passé» est irrémédiablement rejeté. L’art doit redevenir un processus total qui transforme la vie du peuple, et non plus une fabrique d’objets destinés à distraire le bourgeois. Les artistes russes qui se rallient au mouvement futuriste sont alors fascinés par le dynamisme, la vitesse, l’énergie des machines modernes et la vie urbaine.

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Natalia Goncharova « Le cycliste », 1913, huile sur toile
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Vladimir Tatline, « Monument à la Troisième-Internationale », 1919. Maquette originale russe

Peu après cette période, un autre courant au service de la pensée communiste voit le jour : le Constructivisme russe. Pour les artistes, l’Art doit retourner dans la rue. Le Constructivisme est, de 1917 à 1921, l’art officiel de la Révolution Russe, un art devenu stratégie de propagande. Le temps est aux commémorations, ce qui fournit aux constructivistes un terrain idéal pour multiplier les audaces grandioses. Mais après 1920, le gouvernement a condamné les œuvres d’art contemporain, comme incompréhensibles pour les gens ordinaires et contraires à l’intérêt public. Vers 1922, le constructivisme en Union soviétique s’est cantonné aux arts appliqués. Parmi les artistes connus nous pouvons citer Kasimir Malevitch, figure de proue aussi du Suprématisme (vous savez, « ce carré blanc sur fond blanc » ou sa « croix noire« ) ; mais aussi Vladimir Tatline, meilleur exemple de ce qu’est le Constructivisme russe. Son œuvre la plus célèbre est son projet pour un « Monument à la Troisième Internationale », datant de 1919-1920 mais qui ne sera jamais construit (ce devait être une véritable tour habitée). Elle constitue également l’œuvre la plus emblématique du Constructivisme. Cette tour hélicoïdale devait être érigée à Saint-Pétersbourg après la Révolution Bolchévique de 1917. Elle aurait dû servir aux quartiers généraux de l’Internationale communiste (Komintern).

Aujourd’hui, le Communisme dans l’Art contemporain reste bien présent, fier ou provocant dans l’art asiatique, riche en Histoire dans l’art russe. Le Communisme dans l’Art ne cesse d’inspirer, intriguer, provoquer les générations actuelles. Et ce grâce au pouvoir de l’Art, le meilleur moyen de diffusion, mais aussi la trace de notre passage sur Terre…

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